L'été brûlait les champs de luzerne, desséchait les maïs et transformait les mares des cours de ferme en vagues flaques boueuses où s'asphyxiaient doucement les carpes et pataugeaient avec délices canards et oies.
De mémoire de paysan on n'avait pas connu pareille sécheresse depuis des lustres.
Il faut dire qu'en matière de temps qu'il fait, le paysan a une certaine propension à affirmer vivre en permanence dans l'exception climatique. Qu'il fasse soleil ou qu'il pleuve, on passe sans hésitation du Sahel à nos portes au déluge immémorial.
Ça le ne choque pas le berrichon. C'est son excentricité à lui. Sa façon de conjurer les coups du sort. C'est qu'il est superstitieux aussi, du moins il faut le croire.
On le sait, et on lui pardonne volontiers. On n' a pas tant d'occupations que ça, hormis la terre, entre Cher et Loire.
Et puis le temps dont je vous parle, c'était proche des temps primitifs, des hommes de Cro-Mâgnon et des dinosaures. Les lois de l'évolution audiovisuelle n'avaient pas encore donné naissance à la télé-réalité, et il fallait bien s'occuper.
Regarder le ciel et s'inquiéter, c'était un passe-temps, pas pire qu'un autre.
Et comme occupation, une fois qu'il avait levé les yeux au ciel et bien constaté qu'il était vide, notre homme en trouvait une autre. Vitale. Comme un instinct de survie, une stratégie soufflée par son cerveau reptilien : la lutte contre la déshydratation.
Question lutteurs en la matière, nos campagnes en offraient des régiments, et des gaillards, pas fainéants pour deux sous, je vous prie de le croire.
Il faut bien avouer que cet été là il faisait quand même particulièrement chaud.
Comme une seul homme, les troupes se retrouvaient alors, sur le coup des onze heures, dans la salle du Café des Sportifs, à s'hydrater les muqueuses, à s'encourager, et en remettre quelques tournées pour être bien sûr, pour le cas où...
On ne plaisantait pas à l'époque, en terme de prévention.
-Eh 'Guste, t'as pas honte de servir une horreur pareille à tes amis ! Il est venté ton pinard. Tiens Pierrot, goûte voir et dis-y toi que c'est du pissât d'âne son vin.
-Alors Louis, t'as des goûts de luxe maintenant que t'es citadin ?
Regardez-moi ça : six mois en ville, et voila qu'il lui faut du vin cacheté à monsieur.
Louis Pinault était un pays, comme on disait pour désigner quelqu'un né au village, mais il avait déménagé et travaillait à la gare de Bourges, comme agent de maintenance des voies.
-Il a pas tout à fait tort, c'est vrai qu'il a un drôle de goût ce vin.
-Allons bon, tu vas pas t'y mettre toi aussi !
Auguste se servit un large verre du breuvage incriminé, en prit une gorgée avec laquelle il se gargarisa consciencieusement, le sourcil levé et avec un air de réflexion intense.
Il posa alors son verre sur le lourd plateau de chêne de la table autour de laquelle Pierrot, Emile, Napoléon et Louis avaient pris place.
Il fixa un à un les membres de son auditoire attentif et d'un air supérieur lâcha sa sentence.
-Il est puissant !
Nul ne broncha.
-Il a du corps.
Effectivement, il a peut-être un léger arrière-goût, mais c'est son caractère qui veut ça.
-Et ben mon caractère à moi il refuse d'avaler ça.
-Bon, 'faut pas rester sur une mauvaise impression. Va donc nous chercher quelque chose de plus lusqueux - Louis avait du mal à prononcer les "x".
Quand Auguste émergea de la cave quelques minutes plus tard, la bouteille de blanc était vide et les verres soigneusement torchés.
-On n 'allait quand même pas gâcher.
Deux nouvelles bouteilles pleines de promesses furent posées sur la table, et le soleil fit danser sur le bois les reflets dorés du vin lorsque les verres qu'on s'était empressé de remplir à nouveau furent levés à la santé du patron, de l'été, de l'amitié et du bonheur d'être sur terre.
-Y'a du mieux.
-Y'a du bon tu veux dire !
Il est fameux çui-là déclara auguste, tout attendri par le contenu de son verre. Dire qu'il a attendu des années dans le noir qu'on vienne le chercher. Et il ne nous en veut pas d'avoir tant tardé, au contraire. Brave bouteille, va.
-Pierrot, tantôt nous irons à la ville, je dois te présenter à un ami.
.
.
Le magasin s'appelait "La boîte à pêche".
La peinture de son enseigne était écaillée et l'encadrement de bois de la vitrine aurait bien eu besoin d'un coup de vernis.
Mais le présentoir regorgeait de bouchons multicolores en liège, flotteurs en balsa, plumes en piquant de porc-épic et leurres métalliques en tous genres.
Pierre n'avait jamais pénétré dans un tel magasin. Il était souvent passé devant la vitrine abondamment garnie d'une boutique semblable en bord de Seine sur l'île de la Cité. Il avait également traversé le rayon "pêche" de la Samaritaine mais n'avait jamais levé les yeux sur le matériel qui y était exposé.
-Comment vas-tu vieux braconnier ?
Le patron de l'établissement, qui trônait sur un tabouret de bar derrière son comptoir, se livrait à une activité mystérieuse, penché sur un étau minuscule et entouré de plumes, poils, fils de soie et de coton.
Il leva les yeux, dévisagea Pierre au travers de ses lunettes rondes cerclées de métal.
Cet homme d'une cinquantaine d'années, bedonnant mais à la forte carrure avait le regard vif et franc. Il sourit, posa sur le comptoir la pince à épiler qu'il tenait en main, se leva et vint abattre ses mains sur les épaules d'Auguste.
-Tu t'es donc décidé à sortir de ta campagne. Il faut que tu aies un besoin sérieux. Comment va ta santé ?
-Lui c'est Pierrot, un petit gars de Paris qui vient travailler un temps à la Tournelle.
-Quoi de neuf au marais ?
-Lui justement. On vient pour l'équiper. Etant donné qu'il va passer deux mois à la maison et que je compte l'emmener au bord de l'eau, il lui faut du matériel.
Olivier -le patron- était repassé derrière son comptoir et versait du café dans des tasses.
-Toujours pas de sucre.
-Merci
-P'tit gars, un sucre ?
Pierrot s'était avancé vers le fond du magasin et observait les dizaines de cannes à pêche en fibre de verre ou en bambou dressées sur les présentoirs, les étagères garnies de moulinets, et surtout, les têtes de poissons naturalisées accrochées aux murs à hauteur du regard.
-Pierrot tu veux un café ?
Perdu dans la contemplation de ces trophées dont la taille le stupéfiait, il sursauta, se retourna vivement pour répondre et heurta violemment la mâchoire d'un grand bec au rictus menaçant.
-bienvenu au club fiston. T'inquiète pas, c'est solide.
-Il est énorme. C'est vous qui l'avez pris ?
Olivier prit un air sévère et regarda gravement le jeune homme, du haut de son mètre quatre-vint dix.
-Mon petit Pierrot, comme tu es de la capitale, tu n'es peut-être pas au courant des règles élémentaires de courtoisie qui s'appliquent ici. Je vais donc te les faire connaître :
Primo si tu me vouvoies encore une fois tu prends la porte. Secundo, quand on te demande si tu veux un café tu réponds"oui". Tu peux également dire "oui grand maître" quand tu t'adresses à moi.
Auguste s'esclaffa.
- Si tu lui dis "oui petit trou du cul" il comprendra très bien aussi !
S'ensuivit entre les deux hommes une série de coups de poings et de claques dans le dos bruyants et amicaux.
-Je prends un sucre Olivier. C'est toi qui l'a attrapé ?
Pierrot contemplait la gueule immense du brochet naturalisé. Il aurait pu y engouffrer ses deux poings.
-Il pesait 29 livres et mesurait un mètre 28. Tiens. Attention c'est chaud.
Olivier alluma une cigarette et poursuivit.
-Je l'ai pris dans le lac de Goules.
Auguste feuilletait le dernier numéro de "La pêche et les poissons" trouvé derrière le comptoir.
-Imagine un grand lac noyé dans la brume du petit matin. J'étais en bateau avec un ami.
Imagine, à cinquante mètres, une berge que tu ne peux pas encore voir, et là devant toi, une forêt. Un squelette de forêt. Les fûts des grands arbres qui dominaient le vallon avant que le barrage ne soit mis en eau. Et leurs cimes décharnées émergent, grises et fantomatiques.
L'eau est plus lisse qu'un miroir, l'atmosphère cotonneuse étouffe tous les sons.
Tout semble mort, déserté pas la vie.
Et pourtant, près de la barque, sous plusieurs mètres d'eau, un grand poisson, immobile, tronc parmi les troncs, attend. Il guette.
Et tout à coup il frémit. ses grandes nageoires se tendent et tout son corps se redresse vers la surface. Il a entendu l'impact de la cuiller. Il la sent descendre vers lui. Elle pénètre son domaine.
Alors, lorsque les reflets métalliques de l'intrus frappent sa rétine, le seigneur des lieux se détend brusquement. D'un unique coup de queue il fond sur l'effrontée qui ose venir le provoquer.
Nous étions en septembre, il était neuf heures et le soleil commençait à percer le brouillard.
J'avais lancé mon leurre -une grosse cuiller ondulante argentée avec un oeil rouge et noir- près d'un tronc qui crevait la surface à quelques mètres de la barque. Je gardais le fil à la main et le sentais glisser entre mes doigts, tiré par le piège de métal qui s'enfonçait dans les profondeurs.
Et tout à coup la descente s'est arrêtée. bien au-dessus du fond. Quelque chose avait stoppé la course de la cuiller là où rien ne devait le faire.
Rien sauf lui.
J'ai ferré.
Alors le piège s'est refermé dans la gueule du grand poisson. Il a senti la brûlure de l'hameçon lorsque les pointes acérées ont pénétré ses chairs.
Olivier regardait la tête du poisson accrochée au mur, avec une tendresse infinie, comme s'il sentait au fond de lui-même que le respect qu'il éprouvait pour ce bel animal aurait du le dissuader de lui ôter la vie.
Il écrasa sa cigarette dans un cendrier posé sur le comptoir.
-Il a commis une grave erreur, qui lui fut fatale. Au lieu de plonger au coeur de la forêt immergée, au lieu de passer entre les troncs d'où aucun fil aussi résistant soit-il n'aurait pu l'extraire, il a foncé vers le large, vers la plein eau et sa perte.
La violence du démarrage avait été telle que ma canne s'était retrouvée plaquée contre le tronc auquel nous avions amarré la barque.
Mon amis détacha aussitôt l'amarre et prit les rames afin de suivre le poisson, mais la pression de la canne contre le tronc l'empêchait de dégager l'embarcation.
Le moulinet hurlait en dévidant le fil à une vitesse folle.
Pendant quelques secondes je crus que la canne allait exploser, puis la barque commença à tourner autour du tronc et la pression diminua.
Lorsqu'elle l'eut contourné, le brochet était à plus de 40 mètres, mais je savais qu'il était perdu.
Dix minutes plus tard sa gueule claquait rageusement au fond du bateau.
-Il doit falloir du fil incassable pour sortir un tel monstre.
Auguste venait de rejoindre les deux hommes au fond du magasin.
-T'emballe pas Pierrot. Des poissons comme lui on en rencontre peu dans une vie de pêcheur. L'important c'est d'être prêt le jour où ça arrive. En attendant, commence par apprendre les bases. Le mieux pour débuter c'est la pêche au coup.
Tiens, cette canne ira très bien. Est-ce-qu'elle te plaît ?