jeudi 31 mai 2007

Chapitre I

La pluie tombait sur le marais depuis l’aube, et le gris uniforme des nuages condamnait sans appel la ville à une journée morne et triste.
L’église sonna midi de ses deux cloches de bronze. La profondeur de ce son, pourtant étouffé par le crachin, en disait long sur la masse de métal qui oscillait en haut de la tour.
Planté en bordure du marais, le Café des Sportifs, qui justifiait son nom une fois l’an en organisant un concours de belote, sommeillait sous la bruine.
Cet ancien moulin, fierté de son propriétaire, Auguste Teillon, avait été reconverti en débit de boisson après que le modernisme, sous les traits d’Electricité De France, eût définitivement stoppé une meule devenue inutile.
Le maître des lieux ne manquait d’ailleurs jamais une occasion de fustiger les nouvelles minoteries du diable au moindre mouvement de l’aiguille du baromètre. Il était clair et mathématique que la fée électricité qui pour lui prenait les traits d’une sorcière Carabosse était responsable, outre de l’arrêt de son moulin, de toute variation intempestive des températures, de la pluviométrie et de l’appétit des poissons du marais, sujet hautement important si l’on s’en tient à la fréquence de ses apparitions dans les conversations de comptoir de l’établissement.
En berrichon têtu qu’il était, l’homme avait toujours refusé le confort moderne de l’électron, et c’est à la lueur d’une lampe à pétrole et d’un feu de cheminée qu’il conversait avec son compère, son frère –frère de beuverie disaient les mauvaises langues.
- M’est d’avis qu’on en a pour la semaine de ce temps pourri.
Ah ça, pour un printemps pourri on est gâtés !
André Palisse était employé agricole au domaine de la Tournelle à la sortie du village.
Des claquements de sabots sur les marches du perron stoppèrent là ses réflexions philosophiques sur la cruauté du ciel pascal.
Rouge et essoufflé, Emile Bonnet, la main agrippée au lourd marteau de la porte du moulin ventilait comme un soufflet crevé.
- Eh ben l’Emile, qui qu’y t’arrive donc ? T’aurais pas rencontré le garde pêche par hasard ?
- Allez, viens donc t’asseoir et bois un canon, que t’as le gosier plus sec que le ruisseau de la Crôlait au mois d’août.
L ‘Emile en question prit place sur un banc à la table centrale, et deux paires d’yeux suivirent la descente sans sommation d’un premier verre.
- Ah mes amis, si vous aviez vu ça. Put-il enfin articuler.
- Qu’est-ce que tu veux qu’on ait vu d’abord ?
- Et pis d’où que tu sors comme ça, je te croyais à la pêche à l’étang de la Chappe.
- Attends, j’y viens. Effectivement, hier soir je m’étais dit : demain c’est dimanche, tu vas t’en aller à la Chappe voir si les tanches sont enfin réveillées. Seulement ce matin quand j’ai vu le temps, je me suis dit, vu comme ça berrouasse je vais plutôt aller au marais, comme ça je pourrai venir me réchauffer au moulin. J’avais même pris des andouillettes pour faire dans la cheminée.
Les trois verres furent à nouveau remplis.
Auguste se leva pour remettre une bûche dans l’âtre.
- Je me suis installé au trou près du grand frêne après les barrières rouges du père Langlot.
Auguste acquiesça :
- Il est fameux ce trou. Ah ‘faut le connaître et pis on peut y aller qu’en barque, mais pour sûr il est fameux.
- Je prends deux gardons au blé, et je tends mes lignes à vif.
Ca mordait bien. Ca oui, presque à chaque coulée, je rajoutais un gardon dans ma filoche. Vers onze heures un quart alors que j’avais posé ma canne et que je buvais un coup, j’ai un départ au vif. Le fil partait, partait du moulinet. Je prends la canne, je le laisse bien avaler, et je ferre.
Vingt dieux mes amis, vous ne pouvez pas imaginer ce que j’avais au bout. Un bec, énorme, tel que je n’en avais jamais vu.
Aussitôt ferré il a sauté hors de l’eau, entièrement. Et il a cassé le crin en retombant. Pour sûr il faisait bien trente livres.
- Trente livres aujourd’hui, trente-cinq demain et quarante la semaine prochaine.
Auguste, l’air songeur, regardait son verre vide.
- Et pis t’étais t’y à jeun ce matin ?
- Qu’est-ce que t’insinues par-là Napoléon ?
André Palisse avait été affublé de ce surnom le jour où, fin saoul, se prenant pour le grand stratège, il avait attaqué, chevauchant sa bicyclette, le champ de maïs du maire. Sans doute dérouté par la rapidité de manœuvre de l’armée de Prussiens qu’il affrontait, il avait été capturé par un massif de ronces duquel il n’avait jamais pu s’extraire seul.
- Je t’insinue rien du tout ; tout ce que je sais c’est que s’il y avait un brochet de quinze kilos dans le marais, ça se saurait.
- Mais puisque je te dis que je l’avais au bout de ma ligne cré vingt dieux !
Auguste se leva.
- Bon c’est pas le tout, mais il commence à faire faim. T’as laissé les andouillettes à la barque ?
- Ben j’étais tellement retourné que j’y ai plus pensé sur le coup.
- André, prépare les braises, l’Emile et moi on va les chercher. Et sors donc deux bouteilles de Saint Pourçain qu’on meure pas de soif en revenant.
Les deux hommes passèrent le pas de la porte, et Auguste se retourna.
- Hé Napoléon, laisse-en-nous un peu quand même.

2 commentaires:

Guez a dit…

Salut,
votre blog est vraiment "classieux" et la finesse est loin d'y être absente. BRAVO!
Je viens de découvrir ce chapitre un, yeeessss! Juste une question, qui en est l'auteur?
A bientôt,
Guez.

lascaux a dit…

quelle finnesse dans le récit et quelles idèes derrière la tête, super
nell