http://stephane-hadjoudj.blogspot.com/2007/06/chapitre-iii.html
Peu de voyageurs étaient présents dans le train. Le compartiment que Pierre choisit était désert.
Sur le quai, un long coup de sifflet retentit et le convoi s’ébranla, tracté par une micheline ahanante.
Une demi-heure plus tard la ville endormie n’était plus qu’un souvenir et le train fendait la nuit noire d’un pinceau de lumière.
La campagne que Pierre pouvait deviner à l’extérieur défilait sous la faible lumière d’une lune pâlichonne.
Il était quatre heures du matin.
A l’exaltation du départ se mêlait la peur de la nuit et de l’inconnu.
Son monde basculait.
Citadin, il n’avait jamais posé un pied en-dehors de cette capitale qu’il fuyait aujourd’hui.
Le chemin sur lequel il s’engageait n’était plus jalonné des rassurantes balises de l’habitude, des lieux et des visages connus.
Ce train désert lui criait qu’il venait de sortir de la foule.
Même seul le parisien est grégaire.
Même oiseau de nuit, il n’en connaît rien. La nuit a été chassée de la ville par la lumière des bars, des néons et des réverbères.
Et le silence.
Il descendit au petit jour en gare de Bourges, traversa le hall désert, son sac à l’épaule et entra dans le Bar de l’Arrivée qui semblait l’attendre de l’autre côté de la place de la gare.
La serveuse posa devant lui une tasse de café brûlant. Il n’était pas pressé, son car ne partait qu’à huit heures.
- Vous venez d’Orléans ?
Elle lui souriait, ses yeux pétillaient de curiosité. Elle n’avait pas vingt ans.
- Non, je suis de Paris.
- Paris…Vous avez déjà vu la tour Eiffel alors.
Elle semblait évoquer quelque lieu magique et mystérieux.
-Bien sûr.
-Comme ça doit être beau. Moi je n’y suis jamais allé. Je n’ai jamais dépassé Mehun-sur-Yèvre.
Au comptoir deux ouvriers, l’esprit encore embué de sommeil attendaient en fumant devant leur tasse vide, l’heure de l’embauche.
Il était neuf heures lorsque le car s’immobilisa sur la place du village. Quelques secondes auparavant, Pierrot avait pu lire son nom sur le panneau métallique planté en bord de route qui en matérialisait l’entrée.
Son nom importe peu. Ce petit village est multiple. Il est plusieurs milliers. Existe, pour combien de temps encore dans chaque région, chaque département, dans le cœur de chacun.
Ce village, c’est celui que, désormais citadin, vous avez connu pendant vos vacances d’écolier. Celui dont le facteur connaît tous les habitants pour leur parler chaque jour. Celui dont les commerces se déclinent au singulier, qui reste étranger à toute agitation citadine.
Pierrot déplia à nouveau le plan qu’il gardait dans sa poche, en consulta une dernière fois les indications puis se dirigea vers la rivière qui coupait la route en bas de la Grand rue, longea le lavoir dont le bassin de pierre, protégé des intempéries par une couverture en tuiles rouges recouvertes de mousse, hébergeait plusieurs gardons aux reflets bleutés, peut-être déversés là par quelques gamins farceurs, et s’engagea sur le chemin blanc de graviers, qui s’enfonçait dans le marais.
L’été s’était installé sur la campagne et les herbes du fossé regorgeaient d’une vie multiforme qui bruissait sous le soleil.
L’entrée du marais était entretenue. Des potagers avaient fleuri entre les bras d’eau, chacun arborant sa cabane de jardinier en bois, ses quelques fleurs, tous hérissés de rames à haricots.
Dans les petits canaux d’irrigation creusés ça et là, des poissonnets se multipliaient, protégés des carnassiers par la faible profondeur.
La rivière se divisait en plusieurs bras paresseux formant une multitude d’îlots colonisés par les joncs et les roseaux. La vie y était omniprésente.
Devant Pierrot, un banc de perchettes harcelait inlassablement des ablettes de l’année qui giclaient en tous sens à la surface de l’eau. Perché sur une branche de saule, un martin-pêcheur, spectateur attentif, plongeait régulièrement, flèche bleue fugace, avant de revenir se poser, un poissonnet encore frétillant en travers du bec.
La chaleur du soleil sur sa nuque, la musique des grillons, le calme de l’eau, toutes ces sensations faites d’odeurs et de bruits nouveaux se mêlèrent brutalement comme une drogue dans son cerveau.
Il se sentit envahi d’une étrange torpeur, et s’assit sur le bord du chemin, les pieds à quelques centimètres de l’eau.
Des saules ça et là bordaient la rivière. Une brise légère faisait frémir la surface liquide devant ses yeux, et courbait doucement les ombelles des fleurs de carottes sauvages.
Il s’étendit sur l’herbe du talus et se perdit dans la contemplation du ciel, bleu, constellé de nuages clairs.
Il demeura allongé plusieurs minutes, l’esprit dans le vague.
Puis, insidieusement, ses pensées se tournèrent vers le nord, vers la capitale, vers le froid. Sentant remonter en lui par vagues successives les émotions et la puissance des sentiments qu’il éprouvait pour Elle, il se redressa brusquement et se remit en route.
Trop tard cependant pour que le marais ne s’embrume au travers de ses yeux.
Lorsqu’il entra au café des Sportifs, une dizaine de personnes étaient présentes. Tous les regards se tournèrent vers lui.
Il faut dire que les habitués des lieux n’avaient guère l’occasion d’y voir entrer des inconnus.
Les maraîchers avaient l’habitude de se retrouver ici en fin de matinée, et les réunions journalières donnaient lieu à des débats où se mêlaient botanique, météorologie et insectologie, d’autant plus passionnés que midi approchait et que les bouteilles se vidaient.
Pierrot s’avança vers le comptoir derrière lequel se tenait Auguste. Il posa son sac sur le sol carrelé.
- Monsieur Duteillon ? Bonjour, je m’appelle Pierrot Valier. Je viens de la part de Nane.
Auguste leva un œil de son journal, émit un grognement et indiqua du doigt l’escalier qui montait aux combles.
Peu de voyageurs étaient présents dans le train. Le compartiment que Pierre choisit était désert.
Sur le quai, un long coup de sifflet retentit et le convoi s’ébranla, tracté par une micheline ahanante.
Une demi-heure plus tard la ville endormie n’était plus qu’un souvenir et le train fendait la nuit noire d’un pinceau de lumière.
La campagne que Pierre pouvait deviner à l’extérieur défilait sous la faible lumière d’une lune pâlichonne.
Il était quatre heures du matin.
A l’exaltation du départ se mêlait la peur de la nuit et de l’inconnu.
Son monde basculait.
Citadin, il n’avait jamais posé un pied en-dehors de cette capitale qu’il fuyait aujourd’hui.
Le chemin sur lequel il s’engageait n’était plus jalonné des rassurantes balises de l’habitude, des lieux et des visages connus.
Ce train désert lui criait qu’il venait de sortir de la foule.
Même seul le parisien est grégaire.
Même oiseau de nuit, il n’en connaît rien. La nuit a été chassée de la ville par la lumière des bars, des néons et des réverbères.
Et le silence.
Il descendit au petit jour en gare de Bourges, traversa le hall désert, son sac à l’épaule et entra dans le Bar de l’Arrivée qui semblait l’attendre de l’autre côté de la place de la gare.
La serveuse posa devant lui une tasse de café brûlant. Il n’était pas pressé, son car ne partait qu’à huit heures.
- Vous venez d’Orléans ?
Elle lui souriait, ses yeux pétillaient de curiosité. Elle n’avait pas vingt ans.
- Non, je suis de Paris.
- Paris…Vous avez déjà vu la tour Eiffel alors.
Elle semblait évoquer quelque lieu magique et mystérieux.
-Bien sûr.
-Comme ça doit être beau. Moi je n’y suis jamais allé. Je n’ai jamais dépassé Mehun-sur-Yèvre.
Au comptoir deux ouvriers, l’esprit encore embué de sommeil attendaient en fumant devant leur tasse vide, l’heure de l’embauche.
Il était neuf heures lorsque le car s’immobilisa sur la place du village. Quelques secondes auparavant, Pierrot avait pu lire son nom sur le panneau métallique planté en bord de route qui en matérialisait l’entrée.
Son nom importe peu. Ce petit village est multiple. Il est plusieurs milliers. Existe, pour combien de temps encore dans chaque région, chaque département, dans le cœur de chacun.
Ce village, c’est celui que, désormais citadin, vous avez connu pendant vos vacances d’écolier. Celui dont le facteur connaît tous les habitants pour leur parler chaque jour. Celui dont les commerces se déclinent au singulier, qui reste étranger à toute agitation citadine.
Pierrot déplia à nouveau le plan qu’il gardait dans sa poche, en consulta une dernière fois les indications puis se dirigea vers la rivière qui coupait la route en bas de la Grand rue, longea le lavoir dont le bassin de pierre, protégé des intempéries par une couverture en tuiles rouges recouvertes de mousse, hébergeait plusieurs gardons aux reflets bleutés, peut-être déversés là par quelques gamins farceurs, et s’engagea sur le chemin blanc de graviers, qui s’enfonçait dans le marais.
L’été s’était installé sur la campagne et les herbes du fossé regorgeaient d’une vie multiforme qui bruissait sous le soleil.
L’entrée du marais était entretenue. Des potagers avaient fleuri entre les bras d’eau, chacun arborant sa cabane de jardinier en bois, ses quelques fleurs, tous hérissés de rames à haricots.
Dans les petits canaux d’irrigation creusés ça et là, des poissonnets se multipliaient, protégés des carnassiers par la faible profondeur.
La rivière se divisait en plusieurs bras paresseux formant une multitude d’îlots colonisés par les joncs et les roseaux. La vie y était omniprésente.
Devant Pierrot, un banc de perchettes harcelait inlassablement des ablettes de l’année qui giclaient en tous sens à la surface de l’eau. Perché sur une branche de saule, un martin-pêcheur, spectateur attentif, plongeait régulièrement, flèche bleue fugace, avant de revenir se poser, un poissonnet encore frétillant en travers du bec.
La chaleur du soleil sur sa nuque, la musique des grillons, le calme de l’eau, toutes ces sensations faites d’odeurs et de bruits nouveaux se mêlèrent brutalement comme une drogue dans son cerveau.
Il se sentit envahi d’une étrange torpeur, et s’assit sur le bord du chemin, les pieds à quelques centimètres de l’eau.
Des saules ça et là bordaient la rivière. Une brise légère faisait frémir la surface liquide devant ses yeux, et courbait doucement les ombelles des fleurs de carottes sauvages.
Il s’étendit sur l’herbe du talus et se perdit dans la contemplation du ciel, bleu, constellé de nuages clairs.
Il demeura allongé plusieurs minutes, l’esprit dans le vague.
Puis, insidieusement, ses pensées se tournèrent vers le nord, vers la capitale, vers le froid. Sentant remonter en lui par vagues successives les émotions et la puissance des sentiments qu’il éprouvait pour Elle, il se redressa brusquement et se remit en route.
Trop tard cependant pour que le marais ne s’embrume au travers de ses yeux.
Lorsqu’il entra au café des Sportifs, une dizaine de personnes étaient présentes. Tous les regards se tournèrent vers lui.
Il faut dire que les habitués des lieux n’avaient guère l’occasion d’y voir entrer des inconnus.
Les maraîchers avaient l’habitude de se retrouver ici en fin de matinée, et les réunions journalières donnaient lieu à des débats où se mêlaient botanique, météorologie et insectologie, d’autant plus passionnés que midi approchait et que les bouteilles se vidaient.
Pierrot s’avança vers le comptoir derrière lequel se tenait Auguste. Il posa son sac sur le sol carrelé.
- Monsieur Duteillon ? Bonjour, je m’appelle Pierrot Valier. Je viens de la part de Nane.
Auguste leva un œil de son journal, émit un grognement et indiqua du doigt l’escalier qui montait aux combles.

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