Si je devais brûler ma bibliothèque et ne conserver qu'un seul livre, ça serait ce roman là.
Entre deux guerres mondiales, Ferdinand Bardamu, l'Alter Ego de Céline sur le papier, s'en va patauger dans les tréfonds de l'âme humaine.
Il raconte, à la première personne, dans un langage parlé et familier, ses absences d'illusions.
Il expérimente, bon ou mal gré, les grands chapitres de l'Histoire humaine de la première moitié du XXème siècle.
Il les vit, les subit, en homme sans idéal, sans grandeur, sans prétention, encore moins d'héroïsme. S'il est bien un anti-héros, le voici.
Un lâche qui s'assume.
Mais un lâche à la vie mouvementée : acteur et témoin, successivement de la première guerre mondiale, du colonialisme, de l'esclavagisme, du rêve déçu américain, du taylorisme, bref du capitalisme, de la misère économique, sociale et médicale (Bardamu est médecin) de la France des banlieues d'avant l'heure.
Depuis le front en 1914 puis à l'arrière, il raconte l'incommensurable imbécillité des va-t'en-guerre, son incompréhension du patriotisme, sa volonté de simplement sauver sa peau.
"Quand le moment du monde à l'envers est venu et que c'est être fou que de
demander pourquoi on vous assassine, il devient évident qu'on passe pour fou à
peu de frais. "
"Quand on a pu s'échapper vivant d'un abattoir international en folie, c'est tout de même une référence sous le rapport du tact et de la discrétion. "
Il dit sa peur de mourir. Mourir à la guerre, mourir de maladie, de pauvreté, d'exploitation ou pour un idéal :
"La vie est bien trop courte. On ne voudrait être injuste avec personne. On a des scrupules, on hésite à juger tout ça d'un coup et on a peur surtout d'avoir à mourir pendant qu'on hésite, parce qu'alors on serait venu sur la terre pour rien du tout. Le pire des pires. "
"C'est peut-être ça qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir. "
"[...]je commençais cependant, d'autre part, à me demander s'il existait quelque part, des gens vraiment lâches...On dirait qu'on peut toujours trouver pour n'importe quel homme une sorte de chose pour laquelle il est prêt à mourir et tout de suite et bien content encore. Seulement l'occasion ne se présente pas toujours de mourir joliment, l'occasion qui lui plairait.
Alors il s'en va mourir comme il peut, quelque part...Il reste là l'homme sur la terre avec l'air d'un couillon en plus et d'un lâche pour tout le monde, pas convaincu seulement, voila tout. C'est seulement en apparence la lâcheté. "
"Etre vieux, c'est ne plus trouver de rôle ardent à jouer, c'est tomber dans cette insipide relâche où on n'attend plus que la mort."
Il dénonce colonialisme, capitalisme :
"Les indigènes, eux, ne fonctionnent guère en somme qu'à coups de trique, ils gardent cette dignité, tandis que les blancs, perfectionnés par l'instruction publique, ils marchent tout seuls."
"Cette répulsion instinctive qu'inspirent les commerçants à ceux qui les approchent et qui savent, est une des très rares consolations qu'éprouvent d'être aussi miteux qu'ils le sont ceux qui ne vendent rien à personne."
Et dans l'usine Ford de Détroit : " Nous n'avons pas besoin d'imaginatifs dans notre usine. C'est de chimpanzés dont nous avons besoin...Un conseil encore. ne nous parlez plus jamais de votre intelligence ! On pensera pour vous mon ami ! Tenez-vous-le pour dit."
Et parmi les monceaux d'immondices soulevés par ce Ferdinand là, apparaissent par moments, en contrepoints des ténèbres qui baignent cette vision de l'humanité, des lueurs, précieuses mais fragiles. On croirait presque qu'elles lui échappent et surnagent dans le texte malgré lui. Alors on s'y accroche, comme il a dû le faire pour ne pas sombrer.
"[...] il tutoyait les anges ce garçon, et il n'avait l'air de rien. Il avait offert sans presque s'en douter à une petite fille vaguement parente des années de torture, d'annihilement de sa pauvre vie dans cette monotonie torride, sans conditions, sans marchandage, sans intérêt que celui de son bon coeur. Il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier et cela ne se voyait pas.
Il s'endormit d'un coup, à la lueur de la bougie. Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l'air bien ordinaire. Ça serait pourtant pas si bête s'il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants."
"Ils en ont des pitiés les gens, pour les invalides et les aveugles et on peut dire qu'ils en ont de l'amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. seulement c'est malheureux qu'ils demeurent si vaches avec tant d'amour en réserve, les gens. Ça ne sort pas, voila tout. C'est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d'amour."
Et enfin, à propos de Bébert, un môme pour qui il se prend de tendresse : "Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d'affection pure que je n'ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l'univers."
Je ne peux pas vous donner de conseil plus honnête et sincère que : lisez ce Voyage, il est un monument dont on ne sort pas indemne.

2 commentaires:
Excellent choix mais ne conserver que celui-là serait tout de même dommage :)
Aussi poignant que soit son style, Céline reste à mon avis, en valeur absolue, bien en dessous d'un Dostoïevski ou d'un Garcia Marquez. La noirceur de sa vision quelque part le disqualifie.
Mais si on aime ce style désespéré et désespérant, il faut lire Léviathan de Arno Schmidt. ça décoiffe...
Bien sûr, il serait triste de s'enfermer dans un seul livre.
Mais je veux souligner l'importance que j'accorde au Voyage.
De toutes mes lectures il est le roman qui m'a le plus marqué car il va droit au but, sans fioritures, sans circonvolutions, sa crudité est une violence uniquement supportable parce que le discours sonne juste et vrai.
Je trouve que le Voyage n'est pas à proprement parler un livre agréable, mais il dégage une puissance hypnotique fascinante.
C'est un rouleau compresseur.
Alors après ça, pour compenser, je suggère d'ouvrir un Stefan Zweig, n'importe lequel sauf les biographies, plutôt une nouvelle ou un roman. Et là, pardon, tout est élégance, subtilité de l'écriture, et finesse du récit.
On passe de l'ombre à la lumière.
On est frapé par Céline, puis bercé par Zweig.
Je note Léviathan, par curiosité !
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