mercredi 12 novembre 2008

Interrogation


J’ai laissé de côté les personnages de mon petit théâtre depuis trop longtemps.

Au point que je porte sur eux un regard neuf, le regard qu’on a pour des étrangers.


Je m’interroge.


Ce qu’Elise est pour Pierre.

Ce qu’elle est pour sa mère.

Ce qu’elle est pour le marchand de journaux dans son kiosque.

Ce qu’elle est pour la rivière qui coule en bas, pour le limaçon sur sa feuille, pour la feuille et pour l’air.

Ce qu’elle est pour elle-même.


Je passe un coup d’éponge sur sa vie, pour voir.

Plus d’Elise.

Et alors ?

Et alors quoi ?


Pierre pleure une heure, y pense avec désespoir une semaine, avec une douce mélancolie un mois, puis Pierre l’oublie. D’abord l’emplacement exact de ce grain de beauté fascinant, puis les traits de son visage, la texture de sa peau. Enfin son prénom.

Sa mère aussi pleure, puis sanglote, puis se souvient seulement. Elle n’oublie pas, elle.

Faute de temps : elle meurt avant d’avoir oublié.

La mort est parfois de ces alliés qui vous permettent de garder la tête haute.


Voilà. Elise n’est plus pour personne.

Est-ce que tout cela valait la peine finalement ?

A quoi bon vivre puisque c’est pour mourir ?


Restent sur l’instant le frisson d’une caresse, la violence d’un baiser, et les vertiges de l’amour.

Reste l’ivresse de la vie.

Restent mes filles.

Et la pêche à la ligne.


La belle affaire !

Colonne de gauche ce pour quoi la vie vaut d’être vécue.

Colonne de droite le reste.

Que celui qui a écrit « réussir sa mort » sorte de la salle.

On n’est pas à Médrano ici. C’est du sérieux. Les clowns c’est dehors !

Mais dehors c’est la vie aussi…


Est-ce que la vie n’est pas aussi digne d’être vécue pour un seul posé parfait d’une mouche artificielle devant une truite d’un ruisseau corrézien que pour la découverte du vaccin de la grippe ?

Une partie de petits chevaux avec sa fille, des châtaignes qu’on fait rôtir sur les braises d’un feu de cheminée, est-ce que cela justifie de vivre ?

Et sinon quoi ?


Il faut bien vivre pour avoir le loisir de s’interroger sur la vanité de son existence.

La vie en soi porte sa propre justification.